Andrew Hunter

J’ai essayé de trouver une trame sonore qui conviendrait à Hanksville, une chanson, un chanteur ou une chanteuse qui ressentirait ce que je ressens pour l’endroit. J’écoute Wilco et Jay Farrar très souvent à la radio de ma voiture, je pense alors que ce pourrait être l’un d’eux. Je pourrais choisir Roy Orbison aussi, mais je suis presque certain que j’aimerais mieux que ce soit Emmet Miller. Je parie que la majorité d’entre vous pensez que vous n’avez jamais entendu parler d’Emmett Miller. Mais je suis sûr que vous l’avez déjà entendu. Il est l’un de ces ménestrels oubliés depuis longtemps pour qui la voix surnaturelle et spectrale de chanteur de tyroliennes coule par l’entremise d’autres personnes qui ont réenregistré ses chansons signature, par exemple Blues et I ain’t got nobody (I’m just a Gigolo). De toute façon, vous avez compris que la chanson « Hanksville » est une chanson triste qui parle de perte et d’échec. On n’ose même plus parler d’espoir dans cette ville.

 

J’ai toujours pensé que Hanksville existait vraiment, un endroit où l’on pouvait se rendre, repérer sur une carte et où on pourrait y traîner les pieds. Mais, à présent, après avoir cherché et erré un peu partout, j’en suis arrivé à la conclusion que l’on ne peut trouver Hanksville nulle part, mais que l’on peut aussi la trouver partout. Habituellement, vous ne vous apercevez pas qu’elle est là. Vous vous trouvez simplement au milieu de celle-ci, vous marchez à travers ses rues ou vous la regardez s’étendre à l’horizon. Hanksville est furtive et quand elle s’étend, ce qu’elle prend de la place!

 

Au début …

 

Je me souviens, il y a de cela très longtemps, j’explorais la cour d’une vieille maison de ferme abandonnée près de la maison mobile de mon grand-père le long du ruisseau Chippewa. On y avait laissé des choses qui se trouvaient éparpillés dans les chambres à l’étage, des meubles et des portraits, des draps déchirés et des rideaux et toutes sortes de babioles. Il y avait des piles de magazines et de livres, des encyclopédies de Popular Mechanics et de Home Handyman. Dans le couloir, au haut des escaliers, j’aperçus un petit chevreuil en céramique. Il était bleu et lisse, la sorte de chose que l’on voit annoncé sur EBay sous le titre d’«ère moderne Eames (Eames-era modern ». Je le ramasse et je le mets dans ma poche. Et comme je commence à descendre l’escalier arrière après avoir exploré les chambres à l’étage, je le sens passer près de moi. Un fantôme, je suppose, parce que je peux ressentir un froid. Son ombre apparaît dans l’entrée de la maison, bloquant la porte. Je m’arrête sur les marches, pressant le petit chevreuil dans la poche de mon manteau, touchant la surface encore froide que je réchauffe dans ma main. Je me mets à courir et je passe sans m’arrêter à travers le spectre. Je continue de courir vers la cour avant où je ramasse ma bicyclette et je décampe. Vous vous souvenez du film Beetlejuice et la façon dont les fantômes ne peuvent sortir de la maison? C’est bien ce à quoi je pensais alors que je passais la porte. Mais, vous voulez savoir ce que je pense? Je crois que le fantôme n’est pas resté derrière, parce que je pouvais sentir sa présence pendant ma course à la maison, un froid intense me parcourait le corps. Mon épouse Lisa me dit que j’ai toujours le sentiment d’avoir froid, ce qui me fait croire qu’il est encore avec moi.
Alors, pourquoi je vous raconte cette histoire de fantôme? Eh, bien! Pour deux raisons. La première est que quand je suis retourné chez mon grand-père dans sa petite maison mobile jaune située à Eagles Landing (c’est ainsi que se nommait le parc des roulottes, mais ce n’était pas un parc de roulottes, c’était la « vie future des retraités »), je lui ai montré la petite figurine en forme de chevreuil et il me demanda où je l’avais trouvée. Je lui nomme l’endroit. Je lui parle de la maison et il sourit en branlant la tête.

 

- Cet homme-là avait une grande vision, me dit-il. Pauvre homme! Simplement disparu!

 

Grand-père ne se souvenait pas de son nom comme d’ailleurs tous les autres habitants du parc, même les plus âgés, ceux qui étaient là quand le parc ne contenait que quelques roulottes, avant que l’on leur dise qu’ils vivaient dans le futur. Grand-père disait que cet homme a tout simplement ramassé ses choses un jour et il est parti en disant qu’ils avaient des plans, de « grands » plans. Grand-père pensait qu’il s’était dirigé vers l’ouest mais il n’en était pas sûr. Il était cependant sûr que cet homme avait la certitude de se diriger vers de grandes choses. L’homme ne cessait de secouer une page de la revue Popular Mechanics sous le nez de Grand-père, quelque chose qui parlait d’un nouveau modèle de ferme, de dômes, de logements souterrains et d’ondes radio. Ma pensée va vers cet homme à chaque fois que je roule à côté d’un vieux terrain de jeux contenant un de ces dômes que l’on escalade, les Buckminster Fuller, ou une fausse fusée avec un nez en forme de balle au haut, pointant vers le ciel. Là où je vis, on enlève tous ces machins des parcs parce qu’on dit qu’ils sont trop dangereux pour les enfants. Ça peut leur casser les dents!

 

L’autre raison pour laquelle je vous raconte toutes ces choses concernant la maison de ferme, c’est à cause du chevreuil. Je l’avais donné à Grand-père avant même de bien l’examiner. Il le tourne lentement dans ses mains, la fumée de sa cigarette Players Navy Cut sans filtre caressant sa forme.

 

- Hanksville, remarque-t-il, en tenant le chevreuil et en pointant vers la base. Ça dit ici. Écrit sur la base.

 

Pendant un bref moment, je vois l’inscription en lettres dorées autour de ses sabots. Grand-père trempe le petit chevreuil dans l’eau de vaisselle sale de l’évier.

 

- Maudit! émet-il doucement, toutes les lettres sont effacées.

 

J’ai développé dernièrement une nouvelle façon d’organiser mes projets. J’erre sans but précis, je visite des sites et je collectionne toutes sortes d’objets. J’ai toujours erré, mais cette façon de collectionner des objets (au moins le comment et le pourquoi) est un précédent. Il y a quelques années, dans cette même revue, j’ai écrit au sujet de mon penchant pour le vagabondage dans un article que j’ai nommé « Le garçon errant », (The Wandering Boy) (Volume 19, 1/2001). J’ai alors parlé d’endroits que j’aimais visiter, d’endroits abandonnés avant qu’ils ne soient développés. Des endroits oubliés ou presque oubliés, attendant nerveusement des changements. Et j’ai aussi parlé d’objets qui disparaissent et au sujet de mon grand-père brûlant toutes ses photos personnelles juste avant de mourir. Je crois que dans cet article, je parlais de quelque chose que mon grand-père m’a confié au sujet des morts, qu’ils sont toujours avec nous et que c’est notre responsabilité d’aider ces âmes perdues réclamant leur place. Lorsque j’ai écrit « Le garçon errant », je me suis souvenu de cet engagement, et maintenant, j’essaie de trouver des choses qui ont appartenu à ces pauvres âmes errantes, au lieu de simplement accumuler des faits et des histoires. En fait, je ne suis pas certain, mais il me semble que je porte en moi une ou même plusieurs âmes. Je crois toutefois qu’à présent je n’en porte qu’une. Ou du moins l’accumulation de plusieurs qui se sont fondues en une seule. J’avais l’habitude de l’appeler Billy, mais je l’appelle Hank maintenant.

 

Retournons à nos collections. Je vais essayer de vous expliquer comment cela fonctionne. C’est vraiment simple et cela colle bien avec ma recherche de sites. J’erre et je fouille en essayant de ne pas me forcer d’aller dans une direction ou dans une autre. Et lorsque je ressens un froid quand j’atteins un endroit ou quand je touche à quelque chose, j’attends quelques secondes. Si je ressens une quelconque sensation de chaleur rapidement, alors, je sais que je suis à la bonne place. Je crois que le froid provient de la vieille âme qui détecte quelque chose de familier et la chaleur, eh, bien! C’est évident.

 

Veuillez m’excuser s’il vous semble que je tourne en rond et que j’aie de la difficulté à en arriver au point, à Hanksville. C’est que je dois m’assurer que vous sachiez bien d’où je viens et que mes sentiments soient sincères et véritables. Vous voyez, certaines personnes pensent que je ne fais qu’inventer des choses. Franchement, ça me rend triste, ça me fait mal. Mais Lisa me dit que je dois simplement suivre mon cœur au risque de le faire briser ou de me blesser et elle dit vrai. Grand-père m’a toujours dit que ça ne serait pas facile.

 

Moi et le diable
Marchions côte à côte …

(Me and the Devil, / was walking side by side…)

(Robert Johnson, Me and the Devil Blues, 20 juin 1937, Dallas, Texas)

 

Il y a, en fait, une petite ville nommée Hanksville que l’on peut retrouver au Utah. J’y suis allé une fois, en 1992 ou 93, lorsque je croyais encore que Hanksville était un simple site. J’y ai filmé une bande vidéo que je ne peux plus retrouver maintenant. Je ne peux pas retrouver les photos que j’ai prises là-bas non plus, mais je me souviens très clairement de l’endroit. La petite ville se trouvait à la croisée de trois chemins. On devait s’en servir comme plaque tournante dans la région. On y trouvait un motel, une station-service, un petit restaurant et quelques bâtiments abandonnés. J’y suis arrivé un soir tard au beau milieu d’une tempête de poussière. J’ai stationné ma Subaru et j’ai filmé à partir de la fenêtre de mon véhicule loué. En ce moment même, je peux visionner la vidéo dans ma tête, les minuscules images flottantes et nettes que j’ai vues pour la première fois à la petite télé de mon ami Ihor Holubizky. Je me revois au Utah. Nous surveillons l’enseigne de Pepsi sur le mur du petit restaurant qui se balance furieusement dans le vent. Nous voyons le vieux camion léger vert qui sort de la station-service Exxon et nous surveillons l’ombre d’un homme, portant un chapeau de cow-boy, se déplacer avec peine de l’autre côté de la rue. Il se dirige vers le motel. La trame sonore n’est composée que du son que fait le vent en s’infiltrant à travers la tête du microphone enveloppée d’une mousse noire pleine de poussière. Parfois, si on monte le volume, on peut percevoir très faiblement la voix rauque de Kurt Kobain parvenant de l’intérieur de la voiture.

 

Je suis là, en personne. Je traverse la rue illégalement à la croisée des chemins. Je me rends au motel où le cow-boy est disparu. J’atteins les marches. Je peux à peine voir à cause du vent et de la poussière. Je sonne à la porte. J’entends la sonnerie à l’intérieur, très faible comme si le son provenait de loin, à travers plusieurs murs. Rien. Je sonne encore et, cette fois, j’entends un gémissement, ou c’est peut-être un souffle. En tout cas, c’est un gémissement guttural. Je descends du porche et je regarde sur le côté de la bâtisse. Là, dans la poussière, immobile et enchaîné à un poteau se tient un bison, pas énorme, mais un jeune petit bison. Il gémit encore. Sur le sol, partiellement enterré dans une dune de sable près du mur en blocs de béton se trouve un tout petit jouet de plastique bleu et blanc. Je le ramasse. Le casque est intact empêchant ainsi la poussière et l’air empoisonné de pénétrer. Il lui manque une jambe et son bloc piles est brisé en éclats. Billy Blast-off m’observe à travers sa visière toute égratignée. Je remonte la visière. Il prend une dernière respiration. Le bison soupire.

 

- Le motel est fermé, crie le cow-boy après avoir réussi à apparaître derrière moi en courant de l’endroit d’où j’arrivais.

 

Il tourne vers la droite et disparaît à l’intérieur de la station-service. Je le perds de vue encore, même si je le suis à l’intérieur de la station. J’achète des noix de maïs et du thé glacé. Je cherche des souvenirs et je trouve un tee-shirt portant les mots « Dirty Devil Riders, Hanksville, Utah » en lettres mal imprimées sur du polyester. En retournant à l’extérieur, dans la tempête, je passe à côté d’une caisse de Tab.

 

Pensez au son que font un trop grand nombre de glaçons dans un grand verre, un verre de plastique dans lequel votre mère vous apporterait à boire si vous étiez à la piscine. Les glaçons ne tintent pas dans le verre. Ils se frappent plutôt en un son sourd. La boisson se clarifie à cause de la fonte des glaçons, mais le liquide n’enlève pas ce faux goût de sucre qui enduit la langue et qui reste dans la bouche pendant des heures. Hanksville est située à la croisée des chemins et nous savons tous ce qui nous attend là-bas. Le diable et moi marchions côte à côte. Nous buvions du Tab, la boisson officielle de Hanksville, sucrée avec de la saccharine, l’amiante de l’industrie des boissons gazeuses.

 

Dan Ring et moi avons rencontré le diable une fois, mais je me demande si, lui, s’en souvient de cette façon. Il y a de ça quelques années, nous explorions un vieux lieu de pèlerinage près de Saint-Laurent, au nord de Saskatoon alors que je cherchais ce qui restait de Billy. Nous remontions de la rivière, passé les stations du Chemin de croix alignées près d’un sentier, lorsque nous l’avons aperçu, dans l’ombre, assis sous la véranda de la boutique de cadeaux. On aurait dit qu’il avait été là depuis des siècles, mais il n’y était certainement pas lorsque nous avons marché là à peine vingt minutes plus tôt. Dan ne l’a pas reconnu, mais moi, si. Il portait un maillot de corps blanc souillé, des pantalons noirs habillés et des souliers éraflés, le genre de souliers de bureau que mon grand-père avait l’habitude de porter lorsqu’il jardinait. .

 

Il dit que les gens ne visitaient plus le lieu de pèlerinage comme avant.

 

- Il y en avait beaucoup chaque été, dit-il, en désignant d’un geste les sites de camping vides. Il en vient beaucoup moins maintenant, continua-t-il en souriant sournoisement, mais je suis prêt à attendre les traînards.

 

Il fumait des Colts à bouts trempés dans le vin et il buvait une boisson gazeuse à partir d’un grand verre rendu brillant et glissant par la condensation. Les glaçons tintaient lorsqu’il but la dernière gorgée et ensuite il se pencha vers cette bouteille en verre de forme familière, avec de petites étoiles. Tab. Et c’est ainsi que je sus instantanément qui il était. Et comme je l’ai dit déjà, je ne sais pas si Dan s’en souvient de cette façon.

 

Je vais vous montrer la photo d’un gars qui me rappelle Hanksville et qui m’a conduit au Utah. J’ai déjà publié l’image de cet homme et je lui ai donné plusieurs noms, mais cette fois-ci c’est le bon. Il se nomme Daniel Thrapp. Quand j’ai trouvé cette photo dans une boîte à l’intérieur d’une vieille station-service convertie en boutique de vieux livres usagés située juste en dehors de Rochester, New York, une légende du Wide World Photo Inc. l’accompagnait collée au ruban gommé. La légende disait que Thrapp était disparu de Hanksville pendant qu’il cherchait des « ruines d’anciens troglodytes ». Tandis que je me tenais dans le garage converti en boutique, j’ai ressenti un froid et ensuite la photo s’est réchauffée et je me suis souvenu du petit chevreuil.

 

Quelques semaines plus tard, je me suis trouvé retrouvé dans une tempête de poussière en Utah central. Dans Hanksville, Utah, le vent était frais mais rien de ce que je touchai ne se réchauffa, sauf Billy Blast-off, et il ne s’est réchauffé qu’à environ cent cinquante kilomètres de là. C’est ainsi que j’ai compris que la Hanksville que je cherchais n’était pas qu’un simple endroit. Maintenant j’y réfère comme à une ombre qui passe sur le paysage jetant un couvertsur le terrain et projetant dans une noirceur frigide les objets que Hank et moi recherchons. Je porte presque toujours l’image de Daniel Thrapp dans ma tête maintenant. Son visage me fait penser à Hank, l’âme que je porte en moi.

Il y a quelques années, des gens de la Galerie d’art Mendel m’ont demandé de monter une autre exposition, un genre de suivi à mon projet « La vision de Billy ». À ce moment-là, Hank et moi avions commencé à visiter toutes sortes d’endroits où nous avons coudoyé échec et folie, le genre d’endroits qui nous aidaient à penser qu’ils démontraient l’évidence la moins incontestable de notre vision de Hanksville. Je dis « évidence » parce que nous avions commencé à nous rendre compte, grâce à nos nombreuses conversations, que Hanksville ne pouvait être aperçue comme telle, mais que l’on ne pouvait que mettre le doigt sur les restes de son passage. Alors, ce que j’ai suggéré était une exposition basée sur cette recherche continue et les personnes du Mendel ont acquiescé. C’est ainsi que Theo de Blackflash a été invité à en faire partie et nous voilà.

 

Voici comment que j’ai décrit le projet il y a quelques années :

 

« Hanksville correspond aux villes et villages canadiens qui ont rêvé de croissance massive, de technologies nouvelles et d’industries, et qui ont essayé de réaliser ce rêve. Cependant la vision ne s’est jamais concrétisée soit parce que les gens ne sont pas venus, que la technologie n’a pas réussi à s’adapter à leur vision ou que les industries ne sont pas matérialisées. Hanksville englobe aussi les histoires d’individus et d’organismes qui ont cru qu’ils savaient d’avance ce que le futur leur préparait, les organismes d’avant-garde qui essayèrent de mettre en marché une vision domestique du futur à travers des banlieues et la décoration et le design d’intérieur, les folies industrielles sans bornes qui furent conduites à la ruine, et les communautés basées sur la religion qui s’effacèrent lentement. En un sens, Hanksville se trouve à l’opposé d’une ville fantôme, de ces centres qui autrefois furent pleins d’activités et de vie, mais qui sont maintenant morts et abandonnés à la pourriture. Pour Hanksville, la profusion d’activités ne s’est jamais produite, laissant les édifices et les systèmes de transport, les barrages électriques et autres grands projets non complétés ou des restes vides de vies vécues, les échos de cœurs brisés. »

Je vous parlais ici à travers une de mes voix. À présent, je ne crois pas que je décrirais Hanksville de la même façon, par contre, certains fragments sont encore vrais comme les « restes tristes » et les « cœurs brisés ». Hank et moi avons visité ce genre d’endroits décrits dans l’exposé. Des endroits comme le barrage des chutes La Colle à proximité de Prince-Albert en Saskatchewan et les restes du chemin de fer de transport marin de Chignecto construit pour transporter des bateaux du détroit de Northumberland à la baie de Fundy. Nous avons ratissé les bois du parc Algonquin pour chercher les sentiers et les restes pourrissants du projet avorté du canal de flottage de la compagnie de bois Gilmour. Nous marchons régulièrement le long du canal Desjardins derrière mon studio, une section infime de ce qui fut un projet grandiose pour transporter les bateaux à la ville de Dundas mais qui fut avorté à cause de la tendance du canal de se remplir de vase aussi à cause de la venue du chemin de fer.

 

Et nous nous sommes rendus à bien des endroits qui n’ont jamais atteint l’idéal de leurs fondateurs à cause des trains qui ne sont pas venus comme on avait planifié, des endroits comme l’utopie agraire du Manoir Cannington construit par des immigrants anglais dans le sud de la Saskatchewan. Nous avons visités bien des endroits qui sont en ruines ou des fragments subtils enchâssés dans le paysage mais il y en a beaucoup aussi qui prennent trop de place. Des endroits comme le carré Jackson de Hamilton en Ontario, un nouveau développement du centre-ville effectué entre les années 60 et 90, qui a effacé l’histoire et les collectivités avec des dalles de béton, des blocs de briques brunes, de l’acier rouillé et des édifices dans une architecture trop recherchée de décoration de gâteaux.

 

Je me souviens quand j’étais adolescent et que l’on venait de finir la construction de la grande tour Stelco, la pièce du centre de l’une des phases du carré Jackson. Un édifice que l’architecte Mies van deer Rohe aurait pu construire, un édifice revêtu d’acier, d’un acier spécial qui devait tourner au bleu comme promis par la Stelco. Elle n’a jamais bleui. Elle a rouillé et a bruni. La semaine dernière, Hank et moi étions assis sur un banc en ciment dans une mer de briques brunes au sommet du carré Jackson. Nous nous tenions par la main et nous nous concentrions intensément. Nous avions Billy Blast-off avec nous et nous concentrions toutes nos pensées sur cette bâtisse d’acier rouillé, essayant de la faire bleuir, mais il pleuvait et il ne se passa rien. La bâtisse ne devint que plus sombre à cause de la bruine persistante.

 

- On dirait que c’est bleu, dit Billy.

 

Hank remonta la visière teintée du petit bonhomme.

 

- Oh! ricana Billy. Comme dans Le magicien d’Oz quand ils avaient à porter des lunettes vert émeraude dans la ville d’Oz.

 

Hank et moi le fixons, les yeux à demi fermés par la concentration. Ni lui, ni moi ne nous souvenions de verres tintés dans le film.

 

- Je veux dire dans le livre, Billy continua. Dans le film, ils ont fait comme si la Cité d’Émeraude était véritable. Dans le livre, c’était faux, vous savez, des verres teintés qui ne coûtent pas cher.

 

Billy redescend sa visière et retourne son regard vers la tour Stelco.

 

Je suis sûr qu’il y a un petit peu de Hanksville dans votre ville ou village aussi. Des endroits comme ceux que j’ai mentionnés, des folies industrielles et de nouveaux développements insensés. Ensuite il y a eu des routes, des routes qui ne mènent à nulle part, qui coupent à travers les terres agricoles et les forêts pour irriguer l’étendue domiciliaire et industrielle. C’est cette illusion de Hankville, cette « main plus vite que l’œil » qui nous a fourvoyés, Hank et moi, il y a quelques années quand j’ai écrit la présentation que j’ai mentionnée plus haut. L’attention que l’on prête parfois aux petits objets brillants nous détourne de l’essentiel, les petits échecs qui nous aident à sortir d’une plus grande folie qui a tendance à s’étendre exponentiellement. À Hanksville, personne ne fait les comptes.

 

Avez-vous déjà visité une exposition mondiale? Vous savez, celles que l’on appelle « Expos ». C’est là que la plus grande partie de Hankville est née dans un arrangement grandiose d’architecture de courte durée. Vous n’avez qu’à penser à la Ville blanche (The White City), Chicago 1893, construite de bois, de paille et de plâtre, peinte de blanc brillant qui est disparue peu après la clôture de l’expo. Chicago, c’est là qu’apparût la première grande roue Ferris et que rôda le premier tueur en série américain. Quarante ans plus tard, on essaya encore avec « Un siècle de progrès (A Century of Progress). Là se tenait le thermomètre le plus haut du monde (gracieuseté de Havoline Oil), l’automobile Dymaxion de Bucksminster Fuller et Le grand court du temple de la science (The Great Court of the Hall of Science), une structure monumentale qui aurait fait la fierté d’Albert Speer. « À l’intérieur de cet immense structure d’acier derrière le podium est accroché le plan du réseau électrique qui fut utilisé pour démontrer la façon dont les divers observatoires ont établi un contact avec l’étoile Arturus lorsque ses rayons ont allumé les lumières de l’exposition. » Bien! C’est ce qu’on peut lire sur la carte postale. Il y avait la Rangée des moyens de transport et La maison de demain. La maison de verre est faite de trois étages, comme un gâteau de noces, et arbore deux garages sur les côtés, un pour la voiture familiale et l’autre pour l’avion (j’imagine que l’on a abandonné l’autogyro). La carte postale illustre un ciel chargé de sinistres nuages orange. Je n’ai jamais vu de telles maisons, mais j’ai certainement aperçu de tels nuages orange peser sur presque chacune des régions habitées de la planète.

 

Respirez toutes les émanations de gazole
Admirez les paysages de béton
Et n’est-ce pas ça, la liberté …

(Breathe in all the diesel fumes / admire the concrete landscaping / and doesn’t it feel free…)
(Farrar, Feel Free, extrait de sebastopol, Fellow Guard/Artemis Records, 2001)

 

Nous, les Canadiens, aimons penser qu’Expo 67 était la plus importante des expositions mais, à vrai dire c’était celle de New York qui assurément, avec sa vision futuriste de super autoroutes, a formé notre monde. Comme Chicago, la ville de New York a reçu une nouvelle chance à l’exposition de 1963-64. Même si la deuxième exposition s’est déroulée trente ans plus tard, l’architecture et les fantaisies de la première exposition dont le thème était « Un siècle de progrès », n’avaient pas changé. Il y avait un monorail (indispensable!) et un Temple de l’éducation qui était « symbolique de la victoire sublime de la lumière sur la noirceur. L’ Héliport de l’autorité du port de New York et l’Édifice de l’exposition (une dalle blanche posée sur quatre piliers) furent les lieux hôtes du bar « Drinks Around the World », un geste symbolique, j’en suis certain, de ses propres victoires sublimes. Un grand nombre d’édifices propres, blancs et futuristes et du verre coloré, un espace pédestre sécuritaire et utopien qui fut rarement copié hors des confins de l’exposition. À présent, comme pour Expo 86 de Vancouver, l’exposition devient simplement une façade temporaire pour mieux préparer le terrain à des développements massifs faits de tours de verre brillant teinté de vert ou de bleu comme la mince visière de Billy Blast-off. On peut vous vendre de tout durant les expositions, de la saccharine, de l’amiante, des SUV, des choses inusitées dans une brioche ou dans un verre en styromousse portant l’emblème d’une mignonne petite mascotte. La mascotte de l’exposition de Vancouver était un petit astronaute, qui, tout comme Billy Blast-off, détourna allègrement notre attention du futur.

 

Il y a des rangées et des rangées de maisons, avec des fenêtres peintes en bleu
Dont la lueur des télés courait parallèlement à vous
Mais il n’y a aucun trésor caché …

(There's rows and rows of house, with windows painted blue. / With the light from the TV running parallel to you. / But there is no sunken treasure…)

(Wilco, Sunken Treasure, extrait de Being There, reprise Records, 1996)

 

Dans ma rue, qui fait partie d’un développement de banlieue du début des années 40, il y a un vieil auvent d’aluminium à chaque maison. Si vous alliez du grand chemin au cul de sac et que vous reveniez, vous aurez retracé les pas du seul représentant qui se promena d’un pas assuré une belle journée de printemps vantant les vertus de galeries fermées et d’auvents aux fenêtres. On peut dire qu’il travailla fort, comme tous les autres représentants, d’ailleurs, qui ont colporté des revêtements de maison, surtout ceux composés d’amiante et d’aluminium. Ma maison est recouverte de bardeaux d’amiante. On me dit qu’ils sont sécuritaires si on ne les endommage pas, si on ne casse pas les fibres intérieures. Ça semble sinistre! Mon beau-père a déjà travaillé à l’isolation en amiante de maisons pendant une bonne décennie. De son groupe de travail, il est le seul à ne pas avoir péri de cancer. Est-il chanceux, béni ou simplement en attente?

 

Je peux m’imaginer ce vendeur déambulant le long de la rue, vendant de l’amiante. Voici à ce qu’il ressemble. Il a avec lui quelques brochures, une carte et quelques enseignes. Dans ce temps-là, les enseignes étaient imprimées en grandes lettres de couleurs mattes. Aujourd’hui, ses descendants se sont créé des sites Web et des enseignes énormes imprimées numériquement sur du vinyle indestructible. Ce vendeur des temps nouveaux vous donnera un petit cadeau pour vous inscrire, une montre ou un ensemble de vaisselle, une paire de serre-livres en poterie Blue Mountain en forme de chevaux bleu-vert semblables à ceux que ma grand-mère a reçus. Il passe ensuite votre nom à ses amis et vous les voyez qui descendent chez vous une semaine ou deux plus tard essayant de vous vendre des antennes de télévision et de l’asphalte.

 

Nous fouillerons à travers les sites d’enfouissement
Pour toute évidence de notre grande fin

(We’ll be digging through the landfills, / To find evidence of our great demise…)

(Jay Farrar, Barstow, extrait de sebastopol, Fellow Guard/Artemis Records, 2001)

 

Hank et moi sommes assis sur le capot de sa voiture qui est stationnée sur l’accotement d’une route, en face du Meadowlands, un de ces « développements, genre ‘grosses boîtes’ qui ont supplanté les centres commerciaux de banlieue ». Hank a une Futura de couleur orange, un de ces monstres dont le devant ressemble à un chasse-neige volant avec un énorme aileron arrière et un pare-brise d’un bleu profond entourant un toit en forme de larme. Ce machin n’a pas de fenêtre arrière parce que Hank dit que « l’on ne doit pas regarder en arrière ». Nous buvons tous les deux notre latté fait de lait écrémé. Vous savez ceux qui parlent d’échange équitable, poussant dans l’ombre, des cafés lattés servis dans des tasses faites de papier recyclé qui nous font penser que nous faisons notre part. Devant nous, des bulldozers déchirent les arbres et la couche arable laissés par trois générations d’agriculteurs, créant ainsi une « communauté nichée dans un ravin parsemé d’arbres et de ruisseaux ». Nous ne pouvons voir aucune de ces attractions. On ne les a pas encore construites. Les habitants de cette communauté s’y sentiront en sécurité car ils seront à l’abri et protégés dans des développements privés qui passent pour des espaces publiques. Les maisons y seront grandes et bien isolées.

 

- Oh, merde! dit Hank en me passant les jumelles.

 

Je pose mon café et commence ma recherche.

 

- Où est-il?

 

- À côté du camion de vidanges, dit Hank en me poussant le bras pour que je regarde dans la bonne direction. Le gros camion jaune là, à côté de la vieille clôture. Je pense qu’il s’est fait écraser.

 

Un silence rempli d’anxiété suit cette remarque pendant que je m’efforce de repérer le costume blanc d’astronaute de Billy et son véhicule tout-terrain blanc et bleu (son tracteur, que Billy l’appelle), une machine tout à fait semblable à un howitzer, un chariot à grosses roues.

 

- Non. Le voici, à côté du poteau de clôture.

 

Je redonne les jumelles à Hank.

 

- On dirait qu’il a peur, dit Hank. Ce camion a dû le manquer de près.

 

Nous avons surveillé les camions et les bulldozers pendant un moment lorsque Billy dit qu’il avait aperçu quelque chose derrière la clôture. Il décida d’investiguer. Il avait vu un objet sortant de l’herbe et la terre retournées dans le sillon d’un engin de terrassement. Hank et moi ne pouvions voir l’objet, mais nous pouvions apercevoir un petit éclair de lumière chaude qui vacillait à partir de l’endroit que Billy nous montrait, une impulsion émise par un signal lumineux parmi les mottes de terre. Alors Billy est monté dans son « tracteur » et se traça un chemin à travers le terrain désert.

 

Billy sortit son petit « fusil » jaune. Quand il le sortit, j’ai cru que c’était un fusil à rayons laser, mais tout de suite après j’ai remarqué les lettres sur le côté. Ça disait « Télévision » en grandes lettres.

 

- Caméra, expliqua Billy comme il pointait son fusil sur Hank et je vis son image apparaître sur le petit écran que Billy tenait dans la main.

 

L’image était monochrome, ni noire ni blanche. Elle ressemblait plutôt à plan directeur. À ce moment, Hank et moi regardions le sol en avant de Billy, là-bas, très loin, à l’aide du petit écran qui montrait l’image d’un terrain nivelé. Il examine l’objet mais il est trop près pour nous permettre de distinguer ce que c’est vraiment. Nous apercevons seulement des détails flous, une surface ridée et de petites étoiles à quatre pointes.

 

- On dirait du verre, dit Hank.

 

Nous surveillons Billy qui nous ramène un long objet lumineux, conduisant prudemment autour des grosses machines.

 

- On dirait une fusée, me dit Hank.

 

- Na, je ne pense pas. Je crois que c’est une bouteille de boisson gazeuse. Quelque chose là-dedans? je demande.

 

- Hmm, répond Hank.

 

Il se met à chanter « Message in a Bottle » du groupe « The Police ». Il en fait une version toute croche, les mots et la mélodie s’entremêlent. ‘Je me suis levé ce matin, je ne sais pas ce que j’ai vu, beaucoup de bouteilles tournant ensemble’.

 

-Pas tout à fait, je lui dis.

 

C’est une bouteille de Tab vide.

 

-Voici ton message, dis-je en remettant la bouteille à Hank.

 

Il la regarde de près et regarde à l’intérieur comme s’il tenait un télescope.

 

- Qu’est-ce que c’est, cette substance au fond? demande Billy.

 

- Cancer, réplique Hank avec conviction.

 

Il relance la bouteille à Billy qui essaie de remettre sa botte. Il ne sait pas qu’il a perdu non seulement la botte mais aussi le pied allant à l’intérieur de la botte jaune qui s’est détaché et il semble ne pas pouvoir le remettre en place.

- Camions de malheur, pleurniche Billy.

 

Il lance alors son pied dans la poussière qui résonne en rebondissant sur la bouteille. Après cet épisode, Billy a dû utiliser son véhicule partout où il allait.

 

Nous montons à l’intérieur du véhicule de Billy et nous continuons de surveiller les gens et leurs machines qui découpent la nouvelle subdivision. Tout est silencieux, sauf pour les reniflements de Billy qui pleure à cause de la perte de son pied. Hank le rejoint et descend sa visière. Le bruit arrête. L’écran bleu de Billy s’embrume et sa tête tombe par en avant. Pauvre petit gars!

 

La bouteille de Tab est encore visible, couchée à plat, se balançant légèrement. Le pied de Billy, un point jaune embrouillé à présent se trouve derrière la bouteille, l’empêchant de rouler dans le fossé. Hank s’allume un cigarillo dont la fumée remplit l’intérieur de la voiture.

 

- As-tu déjà bu du Tab? que je lui demande.

 

-Tout le temps, me répond-il.

 

- Moi, je n’ai essayé qu’une fois, lui dis-je. Je n’ai pas aimé. Ça a un drôle de goût. Tu sais, comme un goût de chape chimique sur la langue.

 

Hank se secoue simplement la tête tout en tirant sur son cigare.

 

- C’est pourquoi j’aimais ça, dit-il. C’était un goût nouveau.

 

Il y eut un long silence pendant que nous fixions le grand panneau qui annonçait un nouveau développement. « L’exclusivité de la vie à la campagne. Le confort de la vie urbaine moderne », clame le panneau en grandes lettres au-dessus de représentations de maisons au faux style victorien en rangées flanquées de deux garages sur le devant.

- Dans l’ancien temps, le futur était dans le futur, déclare Hank, de mauvaise humeur en se penchant pour faire démarrer la voiture.
À présent, ça fait vieux. Te souviens-tu des expositions mondiales, toutes ces promesses, joyeuses et brillantes concernant le futur, le monde soigné et propre dans lequel nous étions pour vivre, du monde démocratique de saine égalité ? Autour d’ici, la démocratie veut simplement dire la liberté de faire ce que l’on veut, tu sais.
Eh! mon ami. C’est ça, la démocratie! Je peux faire ce que je veux. Je vais conduire mon SUV, arroser ma pelouse de pesticides, refroidir mon domaine de quatre cent cinquante mètres carrés (cinq mille pieds carrés) avec mon appareil à air climatisé brûlant du combustible et souffler mes saloperies dans ta cour, parce que nous sommes dans un monde libre. C’est ça!

 

Hank crache en montrant le champ d’un geste avec son cigare.

 

- C’est de divison de classes dont on parle ici. Qu’est-il advenu du futur?

 

- Bien, répondis-je après être revenu de la diatribe de Hank. Rappelle-toi de Johnny Rotten quand il disait : « Lorsqu’il n’existe plus de futur, comment pourrait-il y avoir péché ?

 

- Mon ami, dit Hank en se signant. D’une voix fatiguée, il ajouta : « C’est que tout ça a un drôle de goût. »

 

Et c’est ainsi que nous nous sommes séparés, Hank, Billy et moi, à la station service derrière les Meadowlands. La Futura de Hank avait fait entendre de drôles de bruits quand il l’a démarrée. Nous sommes donc arrêtés au premier atelier de réparations que nous avons repéré. Je suis assis sur le bord du trottoir près d’une cabine téléphonique vide, surveillant Hank penché au-dessus du moteur avec le mécanicien. La Futura semble triste, avec sa peinture orange qui pèle et de la rouille autour des pare-boue. Je peux entendre le mécanicien qui explique les problèmes à Hank tout en tripotant dans la gueule ouverte de la voiture, les bras enfoncés jusqu’aux épaules.

 

- Les montants de ton moteur sont fendus, explique-t-il. Le moteur est tordu et il est retenu par le filtre à huile. Je veux dire que le filtre à huile est la seule chose qui tient ce machin en place.

 

- Peux-tu le réparer? entendis-je demander Hank.

 

- Je ne sais pas si je peux trouver les morceaux, le met en garde le mécanicien en secouant la tête.

 

Hank me regarde et je lui envoie la main. Mais il ne répond pas, regardant au loin comme si je n’existais pas. C’est alors que j’ai remarqué qu’il faisait froid et que j’étais seul. Je cherche Billy partout et je l’aperçois une dernière fois pendant un bref instant s’en allant sur l’autoroute dans son véhicule lunaire à six roues.

 

Je suis seul …

(I ain’t got nobody…)

 

Un jour de mai 2004. Un merveilleux jour printanier. Je suis de retour à Winnipeg, travaillant avec Bill Eakin et cherchant des trucs, ce pourquoi je me rends à Winnipeg maintenant. J’y ai vécu il y a plusieurs années pendant un petit bout de temps seulement. Disons plutôt que ça n’a pas fonctionné. Point final. Comme je le disais, je viens ici pour chercher des choses parce que Winnipeg est un endroit où j’obtiens beaucoup de succès à ratisser des objets dans toutes les boutiques de brocante et les magasins d’antiquités. C’est aussi là que mon projet La vision de Billy a pris forme.

 

Là où se rejoignent les voix mortes (Where Dead Voices Gather). C’est le titre qu’a donné Nick Tosches à la biographie du chanteur ménestrel insaisissable, Emmett Miller, un homme qui n’a laissé qu’un reliquat à peine existant d’enregistrements. Personne ne se souvient de Miller, même pas ceux qui ont travaillé avec lui. Probablement à cause de son visage noirci, comme Jolson et personne, même pas les frères Dorsey, ses musiciens accompagnateurs ne voulaient rien savoir de lui. En tous cas, je crois toujours que Winnipeg est l’endroit où se rassemblent les choses mortes et c’est la raison pourquoi je viens ici et c’est ici que je trouve ce dont j’ai besoin le plus souvent. Ainsi, après avoir laissé Hank et après que Billy ait trouvé sa voie hors de Meadowlands, j’ai décidé de me diriger encore une fois vers l’ouest, comme l’homme qui vivait à Eagles Landing. J’essaie de trouver des reliquats laissés par les diverses émanations de Hanksville, et encore une fois, Bill Eadin me sert de guide.

 

La première fois que je suis revenu ici après cette tentative de traverser la ville, c’était l’enfer. Des températures entre moins 20 et moins 25 degrés Celsius, venteux, gris et froid. Nous avons ratissé la zone d’échange (Exchange District) pour des reliques et j’en ai trouvé quelques unes, de vieilles lampes et de vieux disques de musique country. La zone d’échange est un bon endroit pour chercher, une relique du bon vieux temps lorsque Winnipeg était la « Chicago du Nord » (on dirait que tous les endroits prometteurs ont été la « Chicago » de quelque chose). Ceci représente un gros morceau de Hanksville encore présent et, comme moi, elle essaie de trouver son chemin. Dans ce temps-là, j’avais peur. J’essayais de rejoindre mon ami Billy et je ne trouvais que des morceaux alléchants.

 

Tard un soir, Bill et moi laissons Cliff Eyland à son appartement après avoir partagé un repas à un buffet indien. Cliff monte à l’arrière de mon véhicule loué. Et au moment même où nous étions prêts à partir, il ouvre la porte de côté brusquement et il jette quelque chose aux pieds de Bill.

 

- Quelle est cette …? crie Bill, levant ses deux pieds comme s’il avait marché sur des crottes de chien.

 

Je regarde en bas et je vois le corps gelé et aplati d’un écureuil. Par la fenêtre arrière, je vois Cliff traverser furtivement la route. Et c’est ainsi que je le reconnais, pas Cliff, mais la silhouette courbée d’une image qui m’a hantée depuis des années et qui a ourdi l’idée de la Vision de Billy. Diable, Billy, Hank ou peu importe le nom, ce Houdini peut prendre toutes sortes de formes. Bill lance l’écureuil dans la neige.

 

- On dirait qu’il a peur, lance Bill tout en regardant Cliff disparaître dans son appartement de l’autre côté de la rue.

 

- Il devrait avoir peur, repris-je. Mais je ne crois pas que c’était Cliff.

 

Bill ne répondit pas. Je crois qu’il ne m’a pas entendu. En tous cas, je savais que j’étais au bon endroit.

 

Le printemps est arrivé. Il fait chaud et le soleil brille. L’écureuil gelé a flétri et Cliff semble être redevenu lui-même. Bill et moi faisons la tournée des boutiques et je trouve du matériel, beaucoup de matériel. La ville déborde de reliques de Hanksville, de toutes sortes d’objets. Nous nous rendons à une exposition d’antiquités à Saint-Boniface dans la vieille arène de curling entourée d’un réseau de rues dont les petites maisons sont revêtues d’aluminium et de bardeaux d’amiante. Au premier tour, je ne trouve rien sauf un petit Gorgi Whizwheel qui ressemble beaucoup à la Futura de Hank. J’achète quelques petites figurines venant de boîtes de thé Red Rose, de tout petits bisons qui me rappellent ce jour là-bas, à Hanksville en Utah. Et, soudainement, du coin de l’oeil, je repère un gars, un grand gars avec un chapeau blanc se tenant à une table de l’autre côté de la salle, près de la sortie. Il attire mon regard, mais à cause du temps que je dois prendre pour m’y rende, je vois qu’il est déjà sorti par la porte arrière. Il y a un peu d’agitation autour de la table, quelque chose au sujet d’un vol à l’étalage. Je vois alors une couple de vendeurs courant après lui en empruntant la sortie arrière.

 

- Qu’est-ce qui s’est passé? demandais-je.

 

- Oh! Ce cow-boy a dit que j’avais quelque chose qui lui appartenait, dit la dame. Il a essayé de la prendre, mais les garçons lui ont fait peur.

 

- Qu’est-ce qu’il voulait? demandais-je.

 

- Ça, dit-elle, en pointant vers un petit pot à fleurs en céramique au bout de la table.

 

Bill apparaît à mes côtés comme je me prépare à le prendre. Il y a un écureuil sur le pot.

- Il est chaud, dis-je à Bill.

 

- Ouais, répond-il, et il est joli.

Lorsque l’on lit le matériel promotionnel de l’exposition « Cent ans de progrès » de Chicago ou celui de l’exposition de New York, on dit que chaque chose a une relation symbolique envers une autre. Le tracé des sentiers et des jardins, le site des édifices, l’architecture et les divers spectacles parlent d’unité et de progrès, de bonnes vertus modernes et d’aspirations. En lisant tout ce matériel, j’ai commencé à penser en termes symboliques. Ainsi, alors que je tenais ce petit pot à fleurs avec un écureuil que le cow-boy essayât de piquer, je me disais : « Qu’est-ce que ça veut dire? » Il est coloré et joli, délicat et personnel. On y plante une petite graine et la plante va croître, peut-être même fleurir. L’écureuil a l’air si heureux derrière cette inconfortable couche de vernis. La dernière fois que j’étais à Winnipeg, l’écureuil était de couleur foncée, plat et gelé. Mort. À présent, il est coloré et heureux, entassant des noix et initiant un nouveau cycle de vie.

 

- Ceci, dis-je à Bill, en lui donnant le pot pour qu’il l’examine, ceci est symbolique de la victoire sublime de la lumière sur la noirceur.
Il y a de l’espoir à Hanksville.

 

- Deviens comme un écureuil, me vient la voix de Jack White en écho dans ma tête alors que je retourne à la camionnette de Bill en tenant bien le pot. Il est chaud et joli et il est à moi comme s’il avait toujours été mien. Et voilà pourquoi j’ai attendu que la dame se tourne avant que je ne me glisse dehors par la porte arrière.

 

 

J’ai beaucoup de matériel maintenant, des boîtes pleines de choses qui je crois proviennent de Hanksville. Je les place dans ces gros bacs Rubbermaid et je transporte quelques objets seulement lorsque je voyage. Bill Eakin a en sa possession quelques uns de ces objets et il essaie d’en capturer leur présence essentielle pour moi. Moi, je continue de chercher. Je voyage surtout seul, mais parfois je m’en vais vagabonder avec des amis ou des collègues. J’ai récemment revisité les marais des côtes de la baie de Fundy avec Shauna McCabe. Nous avons documenté les rares ruines du chemin de fer de transport marin de Chignecto. Avec mon ami Gu Xiong, j’ai visité des cimetières abandonnés et j’ai vu les cavernes datant de la guerre froide de Chongqing (des abris défaillants, pauvrement ingéniées pour les masses). J’ai ratissé la Saskatchewan et j’ai roulé sur la route de l’Alaska. Je me suis senti revigoré, mais ça n’a pas duré. Et cette histoire au sujet de la lumière et de la noirceur, bien, mais qu’est-ce qu’en disait Bill Eakin? Ah! oui. Il disait : « C’est une lutte sans fin. » Et c’est là que je me suis remis à courir et je vais vous dire pourquoi.

 

Il n’y a pas si longtemps, je roulais à travers le sud de la Saskatchewan avec Dan Ring et Troy Mamer de la Galerie d’art Mendel. C’est un peu comme s’ils faisaient office de chaperons en m’accompagnant le long des régions basses de leur province, entre Cannington Manor, Estevan, Big Muddy, Big River et Castle Butte. À Cannington Manor, (à présent un site patrimonial d’interprétation de bâtisses reconstruites), nous avons marché sur la route et avons jeté un regard furtif à l’intérieur de quelques édifices. Dans le cimetière près de l’église, nous avons trouvé la tombe d’un certain English Sheldon Williams, un artiste qui vivait seul avec sa mère et qui peignait des visions romantiques de ce paysage utopique. Près de la tombe de Williams il y avait un indicateur bizarre en acier inoxydable, en forme de larme, le genre d’indicateur que mon ami Billy aurait voulu. Les guides nous ont dit qu’un des édifices était hanté. Les enfants qui visitent le site semblent tous être témoins d’apparitions à la fenêtre, chacun faisant signe de la main à quelque spectre quelconque là haut. À la sortie, nous nous dirigeons vers l’ouest. Sur la route, nous passons près du village de Forget. N’étant ni francophone, ni habitant de la région, je lis tout haut « Forget – ‘oublier’ » comme si le signe avait été écrit en anglais. « Oublier! » Est-ce là un message? Quoiqu’il fût tard, j’ai insisté pour que l’on y fasse un arrêt.

 

Nous nous séparons à Forget, Troy et Dan se dirigeant vers la grosse église catholique en briques jaunes et moi, j’errai seul autour d’un village presque complètement abandonné, composé de bâtisses condamnées ou de maisons vides. Je marchai à travers le parc derrière l’église où on célébrait les messes en plein air l’été. Je vis un autel fraîchement peint en blanc et bleu. Je me suis assis sur un banc qui se trouvait là, sur les bords d’un terrain de jeux quelque peu oublié. Le banc semblait déplacé, presque flambant neuf, avec des planches orange et blanches alignées sur une charpente en métal. Ce banc ressemblait à une chaise de Barcelone, la sorte de chose que Le Corbusier aurait conçue s’il avait eu un kiosque pour y vendre des glaces. Tout était tranquille, sauf pour le vent et un son distant de martèlement. C’est alors que j’ai entendu un son, faible en premier, le son d’un vrombissement aigu d’un moteur électrique. En premier, je croyais que c’était un de ces taille bordures que l’on utilise pour couper les bords d’une pelouse. C’est alors que j’ai vu d’où venait le bruit, une petite machine blanche et bleue qui filait à toute vitesse en équilibre précaire le long de la section corrodée du trottoir. C’était Billy Blast-off dans son véhicule spatial qui se conduit comme une voiture (j’applaudis les concepteurs pour cette commodité).

 

Je m’assois avec Billy. En y repensant bien, j’ignore comment j’ai pu faire, en voyant la grosseur de ce véhicule. La route est cahoteuse dans le village. Tout à coup, Billy sort de la route, traverse une parcelle d’herbe basse et sèche, passé la petite chapelle et se dirige vers un espace dans la ligne de haies qui ont poussé sans entretien. Nous passons à travers le trou et nous voilà, à présent entrant et sortant à travers le long tunnel étroit de feuillage. Comme nous nous déplacions, j’ai remarqué de petits socles en pierre placés à intervalles réguliers le long du bord du sentier. Nous semblons nous approcher du bout du sentier lorsque Billy effectue un virage serré vers la droite. Un autre sentier s’ouvre devant nous. Nous nous arrêtons au bout, ce qui semble être la fin du sentier. Billy stationne sur un bloc en béton et nous débarquons. Le bloc a la forme d’un édifice, que je reconnais maintenant comme étant les premières fondations de la petite chapelle que nous venons de dépasser. Je comprends alors que nous venions de passer à travers ce qui restait d’un Chemin de croix extérieur. J’entends encore le son de martèlement qui vibre à distance et qui est ponctué par la voix de Dan qui m’appelle. Je perçois sa voix de temps en temps.

 

- As-tu eu des nouvelles de Hank? me demande Billy.

 

- Uniquement cette carte postale, lui dis-je.

 

Je lui donne la carte que je garde avec moi depuis l’avoir reçue il y a quelques semaines. L’image en noir et blanc montre l’intérieur d’un édifice qui semble étrange et claustrophobe. Billy semble déconcerté par l’image.

 

- Qu’est-ce que c’est?

 

- C’est un escalier roulant mécanique à l’intérieur de l’Atomium, vestige de l’exposition mondiale de Bruxelles de 1958, lui dis-je. Il connectait deux des grandes sphères métalliques. L’édifice devait représenter une molécule géante, je crois, mais je n’y connais rien en physique.

 

Billy continue de regarder l’image, le visage chargé d’inquiétude et de confusion.

- Ça semble effrayant, si foncé et si étroit.

 

- Ouais! Et je gage qu’il y fait froid, dis-je.

 

Billy retourne la carte et lit l’endos. « À la prochaine. Je retourne chez moi. Hank. »

 

Et il continue de lire la légende au bas de la carte.

ATOMIUM
Un escalator.
Een roltrap.
Eine Rolltreppe.
An escalator.

 

Billy frisonne et me remet la carte.

 

- Ça me semble noir là dedans.

 

La carte a jeté un froid sur notre réunion et nous nous asseyons sur le bloc de béton pendant un certain moment jusqu’à ce que Billy se lève soudainement, saute par-dessus son véhicule avec sa jambe valide et s’en va tripoter à l’arrière.

 

-J’ai soif, résonne l’écho de sa voix provenant de l’intérieur de la voiture.

 

Un moment plus tard, il me donne une bouteille de boisson gazeuse froide que je remonte à mes yeux. J’y reconnais ce design en forme d’étoile. Tab.

 

-J’en ai toute une caisse, déclare-t-il. Je l’ai eue d’un gars sur la route, un peu plus haut.

 

Billy en prend une gorgée avec enthousiasme pendant que moi, je lève la mienne avec précaution. J’en prends une petite gorgée. C’est froid et sucré, Cette sensation est immédiatement suivie par le goût de produits chimiques qui enrobent l’intérieur de ma bouche, ce qui me donne une soif immédiate. Cette fois, j’en prends une grande gorgée, vidant la moitié de la bouteille. Je me sens étourdi et je me retourne pour apercevoir Billy couché à plat, inconscient sur le pavé, sa bouteille ouverte se répandant dans l’herbe qui, à présent, est d’un vert luxuriant.

 

La scène a changé. Les haies sont couvertes de feuilles et taillées comme un topiaire, un mur solide de feuillage qui, en regardant de plus près, se change en vinyle. Je marche en titubant, manquant Billy de près. Devant moi, un passage s’ouvre à travers les haies. Je passe à travers.

 

Je me retrouve dans un champ, pas une prairie sauvage, mais une vaste étendue de pâturage parsemée de massifs d’arbres et de centaines de bancs semblables à celui près du terrain de jeux. Il y a des écureuils, des milliers se déplaçant à l’unisson, plantant des noix qui se changent instantanément en arbres. Cet espace me fait penser à la terre des Télétubbies, mais il n’y a pas de soleil au visage d’enfant dans le ciel. Je vois un chevreuil, le même chevreuil bleu que j’ai trouvé là-bas dans la vieille maison de ferme près du ruisseau Chippewa. Il me regarde avec méfiance de derrière une rangée d’arbres jaunes de taille uniforme (je crois que ce sont des arbres), des bâtons bruns taillés embrochant une touffe d’excroissance feuillue en un tas de guimauves. Le chevreuil s’éloigne pour disparaître dans un édifice en forme de dôme qui repose sur une petite élévation. Derrière, se tient une forme, une forme allégorique, à demi abstraite faisant un signe de tête aux travaux de Vladimir Tatlin, El Lissitzky et Kasimir Malevich. Cette forme s’élève jusqu’au ciel en s’étendant en même temps loin à l’horizon. Sa surface bleue et argent est faite de plans changeants. De la musique provient de sa tête en forme de cône. Plus loin, on voit un barrage électrique géant comme celui des chutes La Colle, mais celui-ci est de couleur dorée et à partir de son centre partent des lignes à haute tension dans toutes les directions. Des voiliers filent à la dérive, glissant sur des rails terrestres.

 

J’entre dans l’édifice. La lumière est faible, mais je reconnais l’intérieur comme étant celui de cette maison de ferme abandonnée remplie des mêmes objets et magazines, mais ici tout semble plus organisé, rangé dans des armoires et des étagères qui font saillie en d’élégants angles et de courbes des murs avec des éclaboussures dorées. Sur chaque étagère, il y a des écureuils, des douzaines d’écureuils assis sur des pots à fleurs, semblables à celui que j’avais trouvé à Winnipeg. La brise faisait danser les rideaux, leur motif reflétant une image miroir du terrain à l’extérieur. Je suis attiré par une lumière et j’entre dans une petite salle du fond. La salle est décorée de quelques meubles. Au centre, sur une table de cuisine jaune et argent, faite de chrome et d’arborite se tient une des plus belles choses que j’ai jamais vues, un chevreuil jaune entouré d’un bouquet de fleurs roses géantes, toutes fabriquées de verre coloré. Je m’approche pour le toucher et il commence à luire, une aura céleste flottant à travers le chevreuil et les pétales qui émane et illumine la salle. Il y a un tourne-disque près de la table et je le mets en marche. La voix d’Emmet Miller se répand dans l’air. La scène vacille, les objets de la salle disparaissent et je reste debout sur une prairie pré Tab, desséché près du bloc en béton qui, à présent, s’est ouvert pour exposer une cage d’escalier d’un gris profond.

Billy est parti et la parcelle d’herbe verte près de la bouteille de Tab est changée en un brun croustillant. J’entre dans la cage d’escalier et je descends passé les images circulaires de panoramas urbains projetés sur les murs. Il y a un bureau en bas de l’escalier.

 

L’espace est tout en blanc et noir, comme dans Alphaville, un espace d’une netteté austère dont la conception remonte aux années 60 par Skidmore, Owings et Merrill. L’homme du lieu de pèlerinage Saint-Laurent que j’avais vu avec Dan est assis derrière le bureau. Il a une de ces étiquettes porte nom avec « BONJOUR! Je m’appelle » collé son tee-shirt « Dirty Devil Raiders » en encre rouge. Il feuillette une copie d’Atlanta Magazine. Sur le couvert on peut lire « Projet Alpha : l’histoire du développement de Tab ». Il tient le magazine de façon à ce que je puisse le lire.

 

- 1963, dit-il en mâchouillant le bout en plastique d’un Colt, c’est l’année de ta naissance, n’est-ce pas?

 

Billy est sur l’étagère derrière le bureau à côté du pot à fleurs en forme d’écureuil, mais celui-ci est différent, il est d’un blanc froid et caréné. Billy est en parfait état dans sa boîte originale d’emballage, la seule chose aux couleurs vives dans toute la salle.

- Ah! Ce n’est pas la peine d’être si triste, me dit le gars. Tu sais, il vaut beaucoup plus comme ça.

 

- Assieds-toi, me dit Hank en me montrant la seule chaise dans la salle. Il y a une photo encadrée sur le bord du bureau. C’est l’image qui a engendré la Vision de Billy, la silhouette dans la tempête de poussière se dépêchant de se rendre à la maison de ferme abandonnée, suivi des petits garçons, moi et le personnage de Billy-Blast-off. Et je remarque alors, prèsde la cabine, un peu sur la gauche, sortant du sable, quelque chose que je n’avais pas remarqué avant, le bout d’une bouteille. Je crois que c’est une bouteille de Tab. Pouvez-vous la voir? Je l’ai marquée d’une petite flèche.

 

Le murmure du système contrôlant l’air provient de la salle derrière la cloison vitrée. Les murs y sont d’un blanc austère, le plancher est fait de béton poli, un espace vide et antiseptique. Hank s’assoit lentement, se penche et sort une grosse bouteille de 950 ml (32 oz.) Tab du tiroir de son bureau. Il le verse dans deux grands verres de whiskey soda givrés, tous deux décorés de scènes de l’exposition mondiale de Seattle. Il lève son verre en portant un toast.

 

- À l’exposition du 21e siècle, déclare-t-il, pendant qu’il revisse le bouchon de la bouteille.

 

Il garde le verre décoré du « monorail » orange et brun pour lui-même et il me donne celui décoré du « Monde des arts » vert et noir.

 

- Comme je le disais, dit Hank d’une voix traînante en souriant sournoisement, je peux attendre les traînards.

 

Les cubes de glace se mettent à tinter dans mon verre.

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Visiting

Sue Twigg

Artist of the Month

September – October 2007

The Gallery Shop features the works of Roxanne Enns .

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Phantasmagoria

A group exhibition organized and curated by the Mendel Youth Council

On view from November 16, 2007
Opening Reception: November 24, 2007

 

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